• "Un piano en hiver"

    UN PIANO EN HIVER


    Cette courte nouvelle, qui précède le roman "Les Silences de Thalès", raconte la dernière journée de Thalès et de sa famille avant leur départ pour Bayères-sur-Loire.



    J’avance à pas lents dans le couloir. Derrière moi les voix de papa et de Sidonie s’atténuent peu à peu. L’appartement, dépouillé de ses meubles, de ses cadres, de son désordre accumulé au fil des années, semble déjà me rejeter, hostile, étranger. Je passe la porte de la salle de bains, puis celle de ma chambre – feu ma chambre.
    Je jette un regard derrière moi et pousse la porte. Des rectangles blancs sur les murs, des bandes de moquette toute propre au sol, où se dressait la bibliothèque, des traces d’usure aux pieds du bureau. Et, tout au milieu, le piano de maman.
    C’est un piano demi-queue en ébène de Macassar, un piano qui a vécu, au vernis un peu griffé, terni par endroits. Je m’approche, pose la main sur le bois frais et ferme les yeux, laissant les souvenirs m’envahir. Le parfum si familier qui flotte encore dans l’air, les petits bruits de papier, de clavier, les chuchotements, le chant du piano.
    Mais je ne retrouve pas la voix de maman. Elle s’est échappée peu à peu, au fil des mois, s’arrachant à moi malgré mes efforts pour la retenir, comme un ballon gonflé à l’hélium qui n’attend qu’un moment d’inattention pour s’envoler vers le ciel.
    Alors que j’hésite à réécouter pour la millième fois la vidéo de son dernier anniversaire, la main resserrée sur mes écouteurs, la voix lointaine de papa, qui m’appelle du salon, me fait sursauter. Je sors de la pièce ; le couloir est vide. Je file aux toilettes, tire la chasse d’eau, ouvre en grand les robinets du lavabo.
    — J’arrive, papa !
    Je saisis le torchon laissé là et m’essuie les mains en vitesse avant de rejoindre le salon.
    — Ah, te voilà. Je disais à Sidonie que vous devriez aller passer l’après-midi en ville toutes les deux, pendant que je prépare ma petite surprise de ce soir. Vous pourriez aller faire un peu de shopping, aller au cinéma…
    Il laisse sa phrase en suspens, le regard insistant. Les déménageurs vont venir pour le piano cet après-midi, et papa ne veut pas que Sido soit là.
    — C’est une bonne idée ; je n’ai toujours pas dépensé l’argent que papi et mamie m’ont donné pour mon anniversaire.
    — Ne l’utilise pas ; c’est moi qui vous gâte aujourd’hui. Payez-vous tout ce qui vous fait plaisir.
    Je soupire en acceptant la carte bleue tendue. Ce genre de phrase, surréaliste dans la bouche d’un parent, qui m’aurait fait rêver il y a encore un an, ne fait désormais que souligner la vanité des choses et la valeur des êtres.
    Mais pour le moment un passage chez le coiffeur ne serait pas de trop pour rafraîchir mon carré désordonné. Je range la carte bleue dans mon portefeuille, à côté de nos cartes de bus, et vérifie au passage le contenu de mon sac.
    — Tu vas nous dire ce soir où on part vivre, c’est ça ta surprise ? demande Sidonie à papa.
    — Pas seulement.
    — On ne prend pas l’avion, c’est sûr ?
    Malgré nos délires sur les destinations exotiques, papa nous a assuré que nous partions pour une autre ville de France. Mais la France est grande, et l’avion rapide…
    — Non, Thalès, nous prenons la route, c'est promis. De toute façon tu sais ce que l’on dit sur les probabilités d’accident en voiture ou en avion.
    Je hausse les épaules : les statistiques et les phobies ça fait trois, c’est bien connu. Mon sac à la main, je traverse le salon pour prendre ma veste en jean, posée sur une valise, et cherche du regard l’imperméable de ma sœur.
    — Sido, où est ton…
    — Elle est partie aux toilettes, me dit papa. Ne rentrez pas avant dix-huit-heures, ajoute-t-il à voix basse. Je veux être sûr qu’ils soient passés à votre retour.
    Je hoche la tête. Puis, comme il dégaine son téléphone vrombissant, je décide de suivre l’exemple de ma sœur.
    En ressortant de la salle de bains, je remarque que la porte du bureau, que j’avais refermée un quart d’heure plus tôt, est entrebâillée. Dans le salon Papa discute toujours au téléphone, une histoire d’assurance de voiture. J’approche à pas de loup et me plaque le long du mur, pour voir sans être vue.
    Sido est assise par terre, la joue pressée contre un des pieds du piano. Lovée au sol dans sa robe noire à col blanc, ses tresses brunes coulant le long de son dos, on dirait une petite Jane Eyre (1) jetée en punition dans la chambre rouge. Elle parle à voix basse, tortillant entre ses doigts les pattes de Formica la fourmi.
    — Je ne t’abandonne pas, tu sais. Je sais que ce n’est pas de ta faute, ce n’est de la faute de personne. Et elle doit te manquer à toi aussi. Il me revient de prendre soin de toi, mais pour le moment, je ne peux pas, c'est trop difficile. Tu comprends ?
    Derrière moi papa vient d’arriver, silencieux. Il pose une main légère sur mon épaule.
    — Non, tu ne comprends sans doute pas, soupire Sidonie. Cela doit te paraître injuste et injustifié. Écoute, on va faire comme si tu partais te reposer un long moment. Comme… comme si tu partais hiberner pendant un long hiver. D’accord ? Et dès que le printemps reviendra, c'est promis, je reviendrais te chercher, et nous rejouerons ensemble.
    Elle pose un baiser rapide sur le bois verni et se relève. Papa recule d’un pas, je fais demi-tour et nous nous dépêchons de rejoindre le salon.

    Nous marchons dans la rue, vers l’arrêt de bus. C'est un jour de semaine, et si j’ai fini les cours trois jours plus tôt avec mon oral du bac français, la plupart des gens sont en classe ou au travail. Je devrais exulter à l’idée de ces vacances d’été rallongées, mais je n’ai qu’une envie, c'est que le temps passe le plus vite possible, jour après jour, mois après mois, année après année, diluant ma peine à l’infini.
    Il ne fait pas très beau, le ciel hésitant entre le lumineux et le couvert, le chaud et le pluvieux. Sido marche devant moi, chargée de son sac à dos bourré de doudous (elle a tenu à les prendre tous ; d’habitude je la limite à un seul quand je la trimballe avec moi, mais pour cette fois-ci j’ai cédé, comprenant qu’elle ne veuille pas les laisser dans l’appartement décharné). Avec ses tresses sévères et ses rythmiques noires, ployée sous le poids de son sac, pâle et amaigrie, on dirait une petite réfugiée.
    Le bus, qui arrive en même temps que nous, est presque vide ; je pousse Sido sur une banquette et elle s’installe sans un mot, serrant son gros sac contre son ventre.
    — Tu n’as pas pris ton imperméable.
    — Si, il est au fond de mon sac ! Tu ne devrais pas porter de jugement sans savoir, Thalès.
    Elle me toise de son habituel petit air exaspérant. Autrefois ça m’insupportait. Maintenant ça ne fait que m’agacer ; je la regarde et je vois une petite fille qui a perdu sa mère, la mienne – la nôtre. Maintenant, quand je m’occupe de Sido, je le fais autant pour maman que pour elle. Et pour papa aussi bien sûr.
    Je m’offre tout de même une petite pique en représailles.
    — Tu devrais faire une sieste.
    — Je ne suis plus un bébé ! Je vais lire, plutôt.
    Elle sort un livre de poche de son sac et me le montre : « La petite Fadette » de George Sand.
    — J’en suis au moment où la petite Fadette revient riche comme Crésus et demande au Père Barbeau de compter ses sous !
    Je souris ; c'est un moment jubilatoire du livre que j’aime beaucoup moi aussi. Cette histoire je la connais bien, maman nous l’a lue plusieurs fois, et il m’arrive de la relire. Mais je suis très bonne lectrice et j’ai seize ans. Ma sœur en a neuf et elle lit George Sand plutôt que Grand Galop ou L'École des Fées, écoute Brahms plutôt que Violetta, travaille pour le plaisir. Et pour s’endormir, comme à l’instant, où elle pique du nez sur son bouquin, elle récite ses tables de multiplication ou décline du latin.
    Wonder Sister.
    Bon, il ne faut pas crier au miracle non plus. Il arrive régulièrement qu’elle me fasse honte, comme une demi-heure plus tard, alors que nous avançons dans une rue animée du centre-ville.
    — Regarde ce monsieur, il est beaucoup trop gros !
    — Tu ne pourrais pas le crier plus fort ?
    — Si, je le pourrais, mais je pense qu’il m’a déjà entendue. Ce n’est pas un problème esthétique ; il risque de développer un diabète, de mourir d’une crise cardiaque, de faire un cancer du foie, au mieux de souffrir d’arthrose précoce.
    Parfois le sarcasme ne paie pas.
    — Et tu ne penses pas qu’il est grossier de faire ce genre de réflexion aux gens ?
    — C'est pour son bien. Si ça se trouve personne n’a jamais osé le lui dire, et grâce à moi il va avoir une révélation, reprendre sa santé en main et vivre des dizaines d’années en plus !
    Le monsieur en question (tout à fait gros, il faut bien le dire), après un dernier regard ulcéré dans notre direction, monte dans sa voiture, qui plie sous son poids comme un chameau exténué en plein désert.
    — Dépêche-toi, Sainte Sido. J’espère qu’ils auront de la place chez le coiffeur.
    — Si tu te fais couper les cheveux, moi je veux une couleur.
    — Non.
    — Si.
    — Non, ils ne voudront pas, tu es trop jeune. Et ne fais aucune réflexion, sinon je ne t’achète rien.
    — C’est révoltant. Tu n’es même pas majeure, je ne vois pas la différence entre toi et moi.
    — Légalement, aucune. Mais je pense qu’aucun coiffeur ne voudra prendre le risque de voir rappliquer un parent hystérique, traînant derrière lui une petite fille aux cheveux verts.
    — Je ne veux pas qu’ils soient verts. Et papa n’est jamais hystérique.
    Elle semble résignée à son sort. Je soupire.
    — Bon. Si tu promets de la fermer du début à la fin, moi je te promets que je vais trouver une solution, aujourd’hui même.
    Elle s’arrête devant la vitrine du coiffeur, suspicieuse.
    — Tu me le jures ? Sans entourloupe ?
    — Promis.
    Elle hoche la tête et commente, magnanime :
    — Tu as bien besoin d’une coupe de toute façon. Ta frange est tellement longue qu’on ne voit plus tes yeux. C'est dommage parce qu’ils sont plutôt jolis. D’un gris bizarre, un peu couleur huître, mais jolis.
    — N’en rajoute pas.
    Je pousse la porte. Une bouffée d’air chaud et parfumé, le parfum inimitable des salons de coiffure, nous enveloppe comme un cocon. Sido part s’installer dans le coin attente, son livre à la main, et je me soumets aux mains expertes de la coiffeuse, par chance disponible.

    Trois quarts d’heure plus tard, je sors dans la rue, la tête plus légère d’une poignée de cheveux. Sido ne perd pas de temps.
    — Alors ?
    — Viens, on va à Monoprix.
    — Tu veux dire qu’on va le faire nous-mêmes ?
    — Bien vu, Einstein.
    — Et si ça rate ?
    — Eh bien tu seras chauve, ou mauve.
    Je me dirige vers le rayon shampoing du supermarché, Sido sur les talons. « Chocolat noir », « Noir ébène »… ah voilà: « Noir obscur, sans ammoniaque, anti-dessèchement », 10 € 87 ; parfait.
    — On va le faire bientôt ? chuchote Sido, trottinant à mes côtés.
    Je jette un coup d’œil aux conseils d’utilisation. Faire un test 48 heures avant.
    — Oui. On va juste en mettre un peu sur ton bras et attendre un peu. S’il ne tombe pas on se lancera.
    Je passe à la caisse, prête à expliquer que la coloration est pour mon père. Mais la caissière nous ignore royalement et nous tend la monnaie avec un sourire machinal.
    — On va faire ça où ?!
    — Viens par là.
    J’attire ma sœur sous un porche et je sors le tube de crème.
    — Donne ton bras.
    Avec un petit bout de carton arraché à l’emballage, j’étale un chouia de crème à la saignée du coude.
    — Ça sent mauvais.
    — C’est chimique, c’est normal. On va attendre une heure et si ça ne devient pas rouge on passera à la phase 2.
    — Mais où tu veux faire ça ?
    — Tu verras bien. Pour le moment on a du shopping à faire.
    On commence par un magasin de sports où je me rappelle avoir vu un grand choix de serviettes de plage. Par chance on trouve le modèle idéal selon Sido : immense et très moelleuse, toute noire, sauf pour une superbe tête de mort, d’un blanc crayeux.
    There's no accounting for taste … (2)
    On s’arrête ensuite dans un magasin où j’ai repéré un très beau débardeur « Les Fleurs du Mal ». Coup de bol, il reste encore une taille small, je l’essaie en vitesse et on sort encore plus vite.
    J’aime le shopping express.
    J’entraîne ma sœur, qui garde les yeux rivés à son bras, incitant sa peau, par la seule force de sa volonté, à ne pas réagir à la crème colorante.
    — Suis-moi et ferme les yeux.
    — C'est une surprise ?
    — C'est une question rhétorique ?
    À notre entrée dans « La boutique de la danse », la vendeuse ouvre de grands yeux étonnés.
    Peut-être à la vue de Sidonie, qui avance à pas lents, les yeux fermés, sa serviette tête de mort drapée sur ses épaules comme la cape de Dark Vador. Je souris en posant un doigt sur mes lèvres, et la jeune femme hoche la tête.
    Je sors mon bloc-notes de mon sac et j’écris en vitesse : « tutu long noir taille 8-10 ans ? ».
    Nouveau hochement de tête. Je suis la vendeuse vers le fond du magasin, la main refermée sur le poignet d’oisillon de ma sœur.
    — Je peux ouvrir les yeux ?
    — Absolument pas.
    Nous nous arrêtons devant un rayon bourdonnant de mille couleurs. La vendeuse me montre les tutus noirs puis, d’un air d’espoir, les rouges, les blancs, les pastels.
    Je secoue la tête. Sido refuserait autre chose que du noir. Je la place au milieu du rayon en lui enjoignant de ne pas bouger et commencer à inspecter le rayonnage, repoussant les cintres. Très vite, je trouve exactement ce que je cherche : un long tutu romantique, de plusieurs épaisseurs de fin tulle noir, monté sur ceinture élastique, taille 10 ans.
    Je la montre à la vendeuse.
    Elle me montre le prix (65 € !) en haussant des sourcils interrogateurs.
    Je lui tends la carte bleue de papa et elle repart vers la caisse.
    — Qu’est-ce que se passe ? murmure Sido, trépignant sur place.
    La vendeuse revient avec un boitier portatif, je compose le code, elle me tend le sac du magasin. Je cherche des yeux un miroir et la vendeuse m’entraîne vers les boxes d’essayage, Sidovador dans notre sillage.
    — Donne-moi ta serviette et ton sac. Et n’ouvre pas les yeux.
    La vendeuse est restée, fascinée. Je sors doucement le tutu du sac, pour ne pas faire de bruit, et le place soigneusement au sol, en corolle.
    — Donne ton pied, maintenant l’autre…
    Sido a posé une main sur mon épaule et s’est placée en aveugle au centre de la ceinture, face au miroir. Je m’accroupis et remonte le tutu, essayant de ne pas accrocher la robe de jersey, plaçant enfin la ceinture sur sa taille de fourmi.
    — Voilà, tu peux ouvrir les yeux.
    Sido la fourmi pousse un cri de souris.
    — C'est super beau ! Exactement ce que je voulais !! Bonjour madame, ajoute-elle d’un air angélique en apercevant la vendeuse qui la regarde en souriant, avant de partir pour une pirouette.
    — Il te va très bien. Mais tu es sûre pour la couleur ? Il existe en d’autres coloris. Ce n’est pas pour danser, si ?
    La vendeuse semble soudain en proie au doute, la pauvre âme…
    — Non, ma sœur ne fait pas de danse. C'est pour un déguisement.
    Sido ouvre la bouche pour protester, mais s’arrête net, foudroyée par mon regard-qui-tue. Je remercie, fais mes au-revoir, Sido fait les siens, puis nous quittons les lieux en vitesse.
    Je m’arrête un peu plus loin dans la rue.
    — Viens par-là, je vais te retirer l’étiquette. Et montre-moi ton bras.
    La peau de Sidonie a pris une drôle de couleur grisâtre, mais n’est pas irritée.
    — C'est bon, tu crois ?
    — Oui. Après tout les coiffeurs ne font jamais aucun test, ça doit être une manière de se protéger contre les plaintes et autres diffamations.
    — On va faire ça à l’appartement ? insiste Sidonie d’un air sceptique.
    — Avec papa qui rôderait derrière la porte ? I don’t think so! (3)
    — Mais alors où ? chuchote Sidonie en sautillant sur place, testant les capacités de froufroutement de son jupon de tulle.
    — J’ai mon idée. Viens, on va devoir marcher un peu.
    Mon plan est simple : mon ancien collège-lycée n’est pas loin, et je pense pouvoir me faufiler discrètement jusqu’aux vestiaires des salles de sports, pourvus de douches et même de sèche-cheveux.
    Vingt minutes plus tard nous arrivons en vue de l’entrée. Sido sautille déjà un peu moins, et accepte de ranger son tutu dans le sac plastique pour ne pas attirer l’attention. Bien que petite et frêle, elle peut passer pour une sixième, et nous entrons comme des fleurs dans la cour principale. Quelques minutes plus tard nous arrivons en vue de la salle de sport. Je fais un tour : personne. J’inspecte les vestiaires, rien n’y traîne, une heure tranquille est à espérer. Je demande alors à Sidonie de retirer sa robe et de remettre sa serviette sur les épaules, et je commence le mélange des produits.
    — Tiens-toi droite et ne bouge pas.
    Je place autour de son cou le sac plastique qui contenait mon nouveau débardeur, déchiré au fond pour passer la tête : autant ne pas abimer sa serviette toute neuve. Je prends un tube de crème dans mon sac (de l’écran total ; j’ai une peau très claire, presque une peau de rousse) et j’en mets une bonne couche à la racine des cheveux, front, tempes, nuque – un conseil trouvé sur un blog pour éviter les taches sur la peau. Puis je reprends la boîte. La notice est claire et la méthode simple, il suffit de presser le flacon et de répartir la crème mèche par mèche, en commençant par les racines. J’enfile les gants plastiques fournis et m’attelle à la tâche. Sido écarquille de grands yeux, braqués sur le miroir mural en face de nous.
    — C'est violet. Et ça sent bizarre.
    — Espérons que ce ne soit pas la couleur définitive. Il y a un soin à faire ensuite, il sentira peut-être meilleur.
    — Tu crois vraiment que mes cheveux pourraient tomber ?
    J’hésite à la taquiner encore un peu.
    — Non, sans doute pas. Mais si tu avais une réaction importante, il faudrait peut-être les couper, voire les raser, pour traiter la peau.
    Elle prend une grande inspiration, les lèvres pincées. Bien qu’elle souhaite foncer ses cheveux châtain foncé en noir pour ressembler au mieux à son héroïne favorite du moment, Mercredi Addams (4), elle est très fière de sa longue chevelure épaisse – celle de maman.
    — Tu sais qu’en Inde l’homme le plus proche d’un mort se rase la tête le jour de la crémation ?
    WikiSido est lancée ! Parfait, je continue la diversion.
    — Il se couvre ensuite la tête de cendres ou bien c'est autre chose ?
    — Je me posais la même question, alors j’ai regardé sur internet. En fait non, pas du tout, se couvrir la tête de cendres est un rituel très ancien, fait en signe de mortification. Mortification ça veut dire…
    — Je sais ce que ça veut dire.
    Mais on n’arrête pas aussi facilement Loco Sido en pleine course.
    — C'est un mot qui vient du latin mortificare, qui veut dire « faire mourir ». Se mortifier c'est se faire mal, s’humilier pour montrer son remords.
    — Baisse la tête que je fasse la nuque.
    Quelques instants plus tard j’ai vidé le flacon et les cheveux de Sido sont à peu près entièrement recouverts de crème. Il ne reste plus qu’à attendre une demi-heure
    Sido s’installe avec précaution sur un des bancs du vestiaire. À sa demande je sors Pollux le chien de son sac et lui donne son livre. Puis je sors faire le guet. J’ai reçu un sms de papa, qui me demande de ne pas revenir avant une heure, je réponds en lui parlant de nos achats de vêtements, et parle d’aller prendre une glace, ce qui me fait penser que Sido n’a pas mangé depuis un moment. Je repars dans les vestiaires pour lui donner un sachet de biscuits, avant de reprendre ma ronde.
    Au bout de vingt-cinq minutes je décide qu’il est temps de rincer. Je pose toutes les affaires de Sido sur le banc et la pousse, les yeux fermés, au-dessus du lavabo où j’ai laissé mes gants.
    — Alors ? fait la voix étouffée de Sido.
    — Alors l’eau est toute foncée, mais tes cheveux ne tombent pas. Et la peau n’est pas rouge.
    Après un rinçage soigneux j’applique le soin, qui sent bon en effet, puis je rince.
    — Alors ?!
    — Ça a l’air noir. Mais mouillés les cheveux sont toujours plus foncés. On verra mieux une fois secs et en pleine lumière.
    J’entortille la chevelure trempée dans la serviette et Sido relève la tête. Elle repousse la serviette et colle son nez au miroir.
    — Oui, ça a l’air noir… Tu crois que papa verra la différence ?
    Bien entendu la question n’est pas là. La question c’est de savoir ce qu’il dira ou fera s’il s’aperçoit de quelque chose. Enfin, les dés sont jetés. J’entraîne ma petite sœur sous le sèche-cheveux mural, et nous passons une bonne demi-heure à les sécher. Je la laisse s’admirer devant la glace pendant cinq minutes avant de lui refaire ses tresses – mal, je ne suis pas douée pour ça, c'est papa coiffe Sido tous les matins depuis un an.
    — Ça me fait mal dans le cou !
    — Eh bien tire sur les petits cheveux. Et ne me remercie pas, surtout.
    — Merci, Thalessounette, chantonne Sido en fourrant son doudou et sa serviette humide dans son sac. On mange une glace avant de rentrer ?
    Je regarde mon téléphone. Si on se dépêche on aura juste le temps avant de prendre le bus pour l’appartement. Et comme ça je n’aurais pas menti à papa à propos de la glace.
    — Oui, on va faire ça.

    Quand nous arrivons à l’appartement, une heure plus tard, papa est encore au téléphone. Il semble ne faire que ça ces temps-ci, lui qui déteste pourtant tellement parler au téléphone. Il déambule à grands enjambées dans le couloir, et son visage s’éclaire à notre vue.
    — Bon, je te laisse, les filles viennent d’arriver. À demain.
    — Qu’est-ce que tu fais dans le couloir ? demande Sidonie.
    — Je vous attendais. J’ai installé ma surprise dans le salon.
    Son regard bleu clair, lumineux dans la pénombre du couloir, nous scrute attentivement derrière ses lunettes rectangulaires de prof de maths (qu’il est).
    — Vous avez fait quelque chose à vos cheveux, toutes les deux…
    Je me crispe un peu. Je n’ai pas l’habitude de faire des choses qui puissent le décevoir ; et il a assez de soucis et de peines ces temps-ci pour que j’en rajoute. La culpabilité commence à m’envahir, quand il reprend :
    — Hum. Thalès a éclairci ses cheveux et… Sidonie a écourté les siens ! Ça vous va bien, c’était une bonne idée.
    Il me sourit d’un air complice et un intense soulagement m’envahit. Sido lui lance un regard suspicieux puis file aux toilettes (pas question d’utiliser ceux du lycée !) ; je m’approche de papa, m’appuyant contre son épaule tout en sortant mon nouveau débardeur de mon sac.
    — Regarde.
    — Très belles couleurs. Et un texte magnifique… ta mère adorait ce poème.
    Au milieu d’un entrelacs de branchages fleuris figure la première strophe du poème « Harmonie du soir » (5). Maman, qui a fait des études littéraires et adorait la poésie, nous le récitait souvent.
    — Le piano est parti.
    — Oui, la pièce est vide.
    Sido sort à cet instant de la salle de bains en virevoltant, vérifiant les facultés de tournoiement de son tutu.
    — Alors cette surprise ?
    Mais son regard s’arrête sur la porte du fond et elle s’immobilise.
    — Il est parti ?
    — Oui, ça s’est bien passé, rassure-toi.
    — Tu as surveillé qu’ils ne l’abîment pas ?
    — C’étaient des spécialistes de déménagement de pianos, ils avaient tout ce qu’il fallait, insiste papa.
    — Tu crois qu’on a eu raison ?
    — Il est parti dans une bonne maison, ma bichette. Et tu sais qu’on pourra le reprendre dès que tu seras prête.
    Sido hoche la tête puis se précipite sur papa, entourant sa taille de ses bras. Il lui caresse la tête en disant :
    — Tu veux voir ma surprise maintenant ?
    — D’accord.
    Sa voix est étouffée de larmes retenues. Ma petite sœur ne pleure pas le jour, elle garde ça pour la nuit, quand elle vient me rejoindre dans mon lit. Je croise le regard de papa et j’ouvre la porte du salon. Sidonie court devant moi.
    — Un camping !
    Maman avait toujours rechigné à passer des vacances sans le confort d’un lit et d’une salle de bains, et nos projets de camping n’avaient jamais pris forme. Du matériel avait été acheté, avant de disparaître je ne sais où. Il venait de réapparaître au milieu de ce qui fut notre salon, sous la forme de deux petites tentes « pop-up » (on les lâche, elles s’ouvrent toutes seules en une seconde, puis on passe une heure à essayer de les replier), un réchaud, des chaises de toile pliantes et même des lanternes électriques, posées sur les plus grandes valises. Une sorte de dînette est installée sur un carton retourné, à côté de la tablette de papa.
    — C'est douillet là-dedans, remarque Sido des profondeurs modestes d’une des tentes. Il y a des duvets, et des oreillers, et des matelas !
    — Tu as oublié les moustiques et les fourmis, j’espère, papa ?
    — Thalès, tu me donnes mon sac ?
    Je tends à Sido son sac à dos et elle commençe à installer ses doudous dans la tente, les abreuvant de recommandations spéciales « vie en plein air ».
    — Tu as fait une heureuse, dis-je à papa en lui tendant sa carte bleue.
    — Toi aussi, répond-t-il, imperturbable.
    — Je vais me laver les mains.
    Quand je reviens dans le salon, Sido et papa sont installés sur les sièges de toiles, et papa tient sa tablette entre les mains.
    — Assieds-toi ici, Thalès. J’ai quelque chose à vous montrer.
    J’obtempère, prête à découvrir enfin notre destination. Nous étions tombés d’accord tous les trois à changer de vie. L’année passée a été si cauchemardesque que nous avions décidé de faire table rase, afin de ne conserver que les meilleurs souvenirs, défiant ceux imposés sans relâche par les situations, les lieux, l’entourage. Sido et moi avions donné carte blanche à papa, lui demandant même de garder la surprise jusqu’à la dernière minute.
    — Vous vous rappelez de tante Lise ?
    — Bien sûr, répondit Sido avec indignation. Elle vient de mourir, on ne risque pas de l’oublier !
    J’en avais amèrement voulu au sort d’infliger encore ça à papa. Il était très proche de cette tante sans enfants qui adorait recevoir ses neveux et nièces dans sa grande maison de province, et sa mort, si tôt après celle de maman, l’avait beaucoup secoué.
    — Je ne vous en avais pas parlé, mais l’année dernière elle m’avait proposé de venir vivre chez elle.
    — Et tu as dit non sans nous demander notre avis ? proteste Sido.
    — Ce n’était pas possible à l’époque, il y avait tant de choses à régler… Bon, pour faire simple, tante Lise nous a légué, à nous trois et à son amie Isolde, qui habitait avec elle depuis des années, sa maison de Bayères-sur-Loire. Isolde m’a proposé de venir y vivre avec elle, j’ai dit oui. Un des collèges-lycées de la ville a besoin d’un prof de maths pour un congé de maternité, Thalès peut y rentrer en Terminale S, et ton dossier a été accepté pour une entrée en cinquième, Sido.
    À ce dernier détail ma sœur dresse l’oreille, comme un chien de chasse à l’affût. Jusqu’à l’année dernière elle avait été scolarisée à domicile, sous la houlette de maman, pour répondre à ses besoins particuliers. Ces derniers mois on s’était débrouillés, mais il fallait trouver une solution et, par chance, l’idée de rejoindre ses pairs plaisait à Sidonie.
    — Regardez.
    Papa ouvre un dossier sur sa tablette, et des photos défilent. De lui tout petit, avec ses cousins, puis plus âgé, en compagnie de tante Lise, des photos avec maman, tous jeunes mariés. Des photos où les années défilent et les gens vieillissent, mais où la maison et le jardin ne bougent pas, une belle maison ancienne, très grande, avec une tourelle, des plantes grimpantes et un jardin clos de murs, comblé d’arbres et de plantes.
    — Il y a beaucoup de place, remarque lentement Sido. On pourrait y mettre un chat. Ou même un chien.
    — Ou même les deux ?
    Sido tourne la tête vers papa, si brusquement que ses nattes sifflent comme des serpents.
    — Tu es sérieux ?
    — Oui.
    — Quand ça ?
    — Dès que tu voudras.
    — Demain, on ira demain ! s’écrie Sido en se levant d’un bond, entamant une danse de la joie avec Scarabeus le bousier, qu’elle fait valser au bout de ses antennes.
    — Tu as bien assuré le coup.
    — Et toi ça te convient ?
    — Oui, cette maison me plait beaucoup. On dirait qu’elle est vivante… Et si en plus je peux avoir un chien et un chat, comme Sido…
    — Écoute, Thalès, quand je disais oui à un chien et un chat, je parlais pour toute la famille. La maison est grande, bien sûr, mais je ne voudrais pas imposer à Isolde quatre animaux d’un coup.
    Il croise mon regard narquois et pousse une exclamation dépitée.
    — Mauvaise fille. Taquiner ton pauvre vieux père !
    Je lui donne un petit coup de coude.
    — Vieux croûton, va.
    — Papa n’est pas un vieux croûton, proteste Sidonie en revenant s’asseoir avec nous.
    Les joues toutes rouges, les tresses ébouriffées, Scarabeus serré contre elle comme un nouveau-né, elle ne ressemble plus du tout à Mercredi Addams.
    — Vous êtes certaines que ça vous va ? insiste papa, avec l’illogisme propre aux adultes, qui aiment nous demander notre avis alors qu’il est évident que ça ne changera rien.
    — On va habiter là-bas tout le temps maintenant ? demande Sidonie.
    — Oui. On va commencer par y passer l’été, tranquillement, pour s’habituer avant la rentrée.
    Ma petite sœur fronce les sourcils, ses jambes ballotant sous son fauteuil de toile, son jupon noir moussant sur ses genoux pointus. Elle jette un coup d’œil du côté du couloir, puis reporte son regard sur la tablette, où la maison de tante Lise pose sous son meilleur profil.
    — Ça me va, dit-elle enfin. J’aime bien cette maison. Je crois même que ça pourrait être un bon endroit pour y attendre le retour du printemps…
    Papa attire Sido contre lui, et nous restons un long moment à regarder le diaporama de la maison de tante Lise, où passé et présent se mêlent en une boucle infinie.

     

     (1) Au tout début du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë, la tante Reed de Jane la punit injustement en l’enfermant dans la chambre où est mort l’oncle Reed. L’enfant, terrorisée, finit par s’évanouir après une crise d’hystérie.

    (2) Il en faut pour tous les goûts

    (3) Littéralement « Je ne le pense pas », dans le sens d’un « Certainement pas ! » un peu coincé.

    (4) Un des personnages de la famille Addams, une série télévisée américaine qui débuta en 1934, inspirée d’une série de bande dessinée des années 1930 et imaginée par Charles Addams. Cette famille est très bizarre, très macabre et très drôle. Mercredi est la fille, une enfant jolie et sinistre, aux allures de psychopathe.

    (5) Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
    Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
    Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
    Valse mélancolique et langoureux vertige !